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2013

Marché du tabac : des chiffres aux méthodologies

La question du marché parallèle du tabac en France fait l’objet d’estimations très divergentes selon les organismes qui les produisent et les méthodologies employées. Chaque année, la publication d’études sur la part des produits consommés hors du réseau des buralistes alimente les débats entre syndicats professionnels, autorités publiques et acteurs de la santé. Le dernier rapport du cabinet KPMG, commandé par Philip Morris International, évalue cette part à 53,6 % de la consommation nationale. Un niveau d’estimation qui invite à examiner les différences de méthodes et de données.

Marché du tabac : des chiffres aux méthodologies

L’étude commandée par Philip Morris International s’inscrit dans une série de travaux financés par les fabricants du secteur, tels que Japan Tobacco International ou Imperial Brands, afin de mesurer les flux hors réseau. Ces rapports s’appuient sur des protocoles propres aux cabinets d’études retenus, lesquels précisent parfois les limites d’audit de leurs sources primaires.

En parallèle, les pouvoirs publics disposent de leurs propres instruments de mesure. Une étude commandée par la Direction générale des douanes et droits indirects et la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), publiée fin 2025, évalue le marché parallèle entre 11 % et 20 % de la consommation globale, soit une moyenne retenue d’environ 17,7 %. Selon cette évaluation institutionnelle, la majorité de ces volumes correspond à des achats transfrontaliers effectués par des particuliers. Les données publiées par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) indiquent quant à elles une relative stabilité des habitudes d’approvisionnement des fumeurs au fil des ans, avec une majorité d’achats réalisés en bureau de tabac.

La distinction entre achats frontaliers et marché illicite

Une partie des divergences constatées s’explique par la définition même du terme « marché parallèle », qui regroupe deux réalités juridiques et économiques distinctes.

Les achats transfrontaliers légaux

Il s’agit des acquisitions réalisées par des résidents français dans les pays limitrophes pour leur consommation personnelle. L’encadrement de ces flux a évolué avec le décret du 27 mars 2024, qui a adapté la réglementation française au droit européen concernant la circulation des produits soumis à accises.

Le marché illicite

Il réunit la contrebande transfrontalière non déclarée et la contrefaçon produite localement ou importée. Ces activités relèvent des infractions pénales et soulèvent des questions spécifiques de contrôle, de traçabilité et de respect des normes sanitaires.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) identifie le levier fiscal comme un instrument direct de baisse de la consommation.

Les enjeux sanitaires et fiscaux dans le débat public

L’évaluation de la part respective de ces deux flux constitue un enjeu central pour les politiques publiques.

Sur le plan fiscal, le niveau des prélèvements sur le tabac fait l’objet d’arbitrages réguliers. L’analyse du marché hors réseau est au cœur des discussions entre la préservation des recettes fiscales, le soutien à l’activité des buralistes et le maintien de la fiscalité comme outil d’action publique.

Sur le plan sanitaire, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) identifie le levier fiscal comme un instrument direct de baisse de la consommation. Dans le même temps, les services douaniers poursuivent leurs opérations de lutte contre les réseaux clandestins, avec des volumes de saisies et des démantèlements d’ateliers enregistrés régulièrement sur le territoire national.

La détresse des buralistes est réelle et distincte du débat statistique

Il serait tout aussi malhonnête de balayer d’un revers de main la situation économique du réseau des buralistes. Les chiffres publics le montrent : la remise nette des débitants a été réduite ces dernières années, en parallèle de la hausse des prix, et le réseau a perdu plusieurs centaines de millions d’euros de remise brute cumulée depuis 2021, malgré des dispositifs de soutien et d’aide à la diversification. Les buralistes ont raison de pointer une baisse de leur chiffre d’affaires tabac, une charge de gestion accrue et l’incertitude sur la valeur de leur fonds de commerce. Ce sont des réalités économiques et sociales qui méritent une réponse politique : accompagnement, diversification, révision du mode de rémunération.

Mais un fait économique vérifiable, la baisse des ventes en bureau de tabac, ne prouve pas, à lui seul, l’explication qu’on lui accole. La baisse des ventes légales s’explique d’abord par la baisse réelle et documentée du tabagisme en France, mesurée de façon indépendante depuis des années par Santé publique France, et pour une part plus modeste par le report vers l’achat transfrontalier légal. Présenter les deux causes comme si elles étaient une seule et même « fuite » masque le succès, certes encore insuffisant, des politiques de prévention.

Ce que la santé publique doit regarder en priorité

C’est là que le débat sur les pourcentages de marché finit par occulter l’essentiel. Un rapport de veille sanitaire publié cet été par notre association de prévention santé Aquitaine remet les ordres de grandeur en perspective : sur une période de quinze ans, le tabac reste de très loin le premier facteur de mortalité évitable en France, avec environ 68 000 décès chaque année, soit près d’un million de décès cumulés sur la période. Il se situe loin devant l’alcool (environ 41 000 décès par an), la sédentarité, la pollution de l’air ou la mauvaise alimentation, et sans commune mesure avec les drogues illicites.

Se disputer sur un écart de quelques points de marché parallèle, aussi légitime soit le débat fiscal, ne doit donc pas faire perdre de vue que l’enjeu sanitaire numéro un reste, très largement, la cigarette elle-même, qu’elle soit achetée chez un buraliste français, dans un supermarché espagnol ou sur un marché clandestin.

Le même rapport rappelle une donnée utile à ce débat : aucun décès n’a, à ce jour, été formellement établi en France pour un usage de vapotage réglementé, et les études de synthèse disponibles, dont une revue Cochrane, placent la cigarette électronique parmi les outils d’aide au sevrage les plus efficaces. Le principal épisode de mortalité associé au vapotage aux États-Unis, le syndrome EVALI, a été attribué par les autorités sanitaires américaines à un additif interdit retrouvé dans des recharges de rue au THC, un produit étranger au marché réglementé français, et non aux produits de vapotage eux-mêmes.

Le projet de la MILDECA

Le projet visant à mieux quantifier le marché parallèle du tabac ne date pas d’hier. Dès 2022, Gabriel Attal, alors ministre délégué chargé des Comptes publics, avait demandé, dans le cadre du « plan Attal », la réalisation d’une estimation indépendante de l’ampleur du marché parallèle. La MILDECA avait alors été chargée d’assurer le suivi de ces travaux.

Cette démarche s’inscrivait dans les objectifs fixés par le Plan national de lutte contre les trafics illicites de tabac 2023-2025, porté par la DGDDI, ainsi que par le Programme national de lutte contre le tabac (PNLT) 2023-2027. L’objectif était simple : permettre à l’État de disposer d’une vision objective du marché afin d’éclairer ses décisions en matière de fiscalité, de lutte contre les trafics et de santé publique.

Dans cette perspective, la DGDDI et la MILDECA ont lancé en 2024 un appel à projets (AAP TAXGAP) destiné à financer des travaux de recherche visant à mesurer la part du marché du tabac échappant à la fiscalité et à mieux comprendre les circuits de distribution hors réseau des buralistes.

Plus largement, cette démarche doit permettre aux pouvoirs publics de disposer de données robustes et objectivées pour fonder leurs choix réglementaires et fiscaux. Pour autant, plusieurs faiblesses méthodologiques majeures méritent d’être soulignées.

Permettre à l’État de disposer d’une vision objective du marché afin d’éclairer ses décisions en matière de fiscalité, de lutte contre les trafics et de santé publique

Les magistrats soulignent que la baisse des ventes légales ne signifie pas l’arrêt de la consommation, mais un transfert massif de la demande vers le marché parallèle

L’appel à projets fragmente artificiellement l’analyse du phénomène en trois lots distincts :

Lot 1 : estimation de la part du marché français du tabac échappant
à la fiscalité ;
Lot 2 : étude des ventes de tabac de contrebande dans les points de
vente à la sauvette et les réseaux de distribution illicites ;
Lot 3 : étude des achats transfrontaliers de tabac.

Or, ces trois dimensions sont intrinsèquement liées. La question de la quantification globale du marché parallèle ne peut être dissociée de celle des achats transfrontaliers ou des circuits de contrebande. Dès lors, il est légitime de s’interroger sur la cohérence de l’exercice : comment prétendre mesurer précisément la taille du marché parallèle sans intégrer pleinement l’ensemble de ses composantes dans une approche unique et cohérente ?

Deuxième limite majeure : l’absence quasi totale de prise en compte des réseaux sociaux et des plateformes numériques, alors même qu’ils constituent aujourd’hui l’un des principaux vecteurs de promotion, de mise en relation et de distribution des produits issus des circuits illicites.

Mais la principale interrogation concerne le choix des acteurs retenus pour conduire une partie significative de cette étude. La MILDECA a en effet confié deux des trois lots à Christian Ben Lakhdar, chercheur dont l’indépendance peut légitimement être questionnée au regard de ses engagements publics. Celui-ci siège au comité de direction du Comité national contre le tabagisme (CNCT), une organisation qui défend depuis plusieurs années une lecture très restrictive du phénomène et conteste régulièrement l’ampleur du marché parallèle, allant jusqu’à reprendre l’idée selon laquelle celui-ci serait une invention des acteurs économiques du secteur.

Il convient également de rappeler que le CNCT entretient des liens étroits avec l’association ACT, devenue Contre-Feu, avec laquelle il partage notamment ses locaux. Depuis plusieurs années, cette organisation développe un discours visant à discréditer toute alerte relative à l’essor du marché parallèle, qu’elle qualifie régulièrement de construction rhétorique de l’industrie du tabac destinée à freiner les hausses fiscales. Parallèlement, elle défend sans relâche une augmentation continue de la fiscalité sur les cigarettes, sans remettre en question les conséquences potentielles de cette stratégie sur les achats transfrontaliers et les trafics illicites.

Au-delà de la question du conflit d’intérêts, c’est donc la crédibilité même de la démarche qui est en jeu. Une étude financée sur fonds publics a vocation à produire une analyse indépendante permettant d’éclairer le débat public. Elle ne peut être perçue comme pleinement crédible si sa conduite est confiée à des acteurs dont la position sur le sujet est connue de longue date et dont les conclusions semblent largement prévisibles avant même le lancement des travaux. Autrement dit, le risque est de financer, pour 150 000 euros, non pas un exercice d’évaluation indépendant, mais la prolongation d’un plaidoyer préexistant sous l’apparence d’une expertise scientifique.

Une question de méthode, avant d’être une question de camp

Ce débat illustre un problème plus général, que le rapport de l’association cité plus haut prend d’ailleurs soin de nommer explicitement pour ses propres données : cumuler des chiffres de nature différente pour construire un total impressionnant est un biais méthodologique classique, qui ne se limite pas au tabac.

Additionner un flux légal l’achat transfrontalier, un flux illégal mais mineur la contrebande organisée et un flux de contrefaçon en les présentant comme un bloc homogène a le même effet, statistiquement, que fusionner des causes de mortalité qui se recoupent chez les mêmes individus : le total paraît plus alarmant que la réalité qu’il est censé décrire.

Un lecteur attentif devrait, dans les deux cas, se demander non seulement quel est le chiffre annoncé, mais qui l’a produit, avec quel protocole, et quel intérêt il a à ce que ce chiffre soit élevé plutôt que bas.

Cela ne veut pas dire que toute étude financée par un acteur économique est nécessairement fausse, mais cela impose une exigence minimale de transparence méthodologique avant toute diffusion publique, a fortiori lorsque cette étude sert de base à des amendements parlementaires ou à des demandes de gel de la fiscalité.

À l’inverse, une étude publique et reproductible, dont le protocole est documenté, n’est pas automatiquement exempte de biais non plus, mais elle offre au moins la possibilité d’être vérifiée et contestée sur des bases factuelles, ce que les rapports privés refusent structurellement en ne communiquant pas leur méthode dans le détail. La Cour et la Sécurité sociale constatent qu’au-delà d’un certain seuil, augmenter les taxes ne rapporte plus d’argent à l’État. Les recettes fiscales sur le
tabac sont en baisse directe (plusieurs centaines de millions d’euros de pertes annuelles enregistrées par la Sécurité sociale).

Les magistrats soulignent que la baisse des ventes légales ne signifie pas l’arrêt de la consommation, mais un transfert massif de la demande vers le marché parallèle, privant l’État de plus de 10 milliards d’euros par an tout en alimentant l’économie criminelle.

Coût social et indice de risque composite

Les deux graphiques suivants reposent sur des indicateurs différents de la mortalité : le coût social annuel, qui mesure l’impact économique global pour la collectivité, et un indice de risque composite intégrant la morbidité, la dépendance et les dommages causés aux tiers.

Ils font apparaître des valeurs non nulles pour la vape et le CBD alors que leur mortalité établie reste à zéro (donnée absente). Il ne s’agit pas d’une contradiction : ces deux indicateurs mesurent des dimensions du risque plus larges que la seule mortalité.

Ils peuvent notamment intégrer, pour la vape, certains coûts liés à la dépendance nicotinique résiduelle ou, pour le CBD, des risques d’interactions médicamenteuses. Ces valeurs ne doivent donc pas être interprétées comme une estimation indirecte du nombre de décès.

Le basculement depuis les années 70

Dans les années 1970, un paquet coûtait entre 1,50 F et 2,00 F. La fiscalité française était plus faible que chez nos voisins du Nord, le marché noir était limité et ce sont plutôt les Belges ou les Allemands qui venaient s’approvisionner en France. La hausse unilatérale et massive des taxes en France, sans harmonisation européenne, a progressivement créé un écart de prix important. Cet écart a généré une marge financière considérable pour les trafiquants et contribué au développement des usines clandestines de contrefaçon.

Ce que pourrait être une politique cohérente

Sortir de cette querelle de chiffres suppose de dissocier trois questions que le débat public a tendance à mélanger. La première est fiscale : au-delà d’un certain niveau de taxation, une hausse supplémentaire a-t-elle encore un effet sur la
consommation, ou finit-elle par simplement déplacer l’achat vers la frontière la plus proche sans réduire le tabagisme ? C’est une question empirique, qui mérite une évaluation indépendante et régulière, distincte du plaidoyer industriel comme du réflexe de hausse automatique. La deuxième est pénale : le statut juridique de la revente de tabac de contre bande, souvent traité comme une infraction mineure alors qu’il s’agit du dernier maillon visible d’un trafic plus organisé, mériterait sans doute d’être clarifié, sans que cela serve de prétexte à amalgamer contrebande et achat transfrontalier légal. La troisième est sanitaire : les instruments de réduction des risques, vapotage encadré, substituts nicotiniques, accompagnement au sevrage, restent, à l’heure actuelle, les outils dont l’efficacité est la mieux documentée pour faire baisser durablement le nombre de fumeurs, davantage qu’une nouvelle hausse de prix isolée ou qu’un discours moralisateur
sur l’arrêt pur et simple. Traiter ces trois questions séparément, avec des données vérifiées pour chacune, permettrait sans doute de mieux répondre à la fois aux buralistes, dont la situation économique est réelle, et à l’objectif de santé publique, qui reste, chiffres à l’appui, très largement dominé par deux facteurs : le tabac fumé et sa fiscalité. Synthèse épidémiologique transversale (période de 15 ans)

Où cela laisse le débat

Vouloir traiter la vente à la sauvette de cigarettes de contrebande comme le dernier maillon d’un trafic organisé, et non comme une simple infraction mineure, est une question légitime de politique pénale. Elle mérite d’être posée sans se transformer en argument pour discréditer, par contamination, toute politique de prévention.

De la même façon, réclamer une harmonisation européenne des prix du tabac pour réduire les écarts qui alimentent les achats transfrontaliers est une revendication cohérente qui n’a pas besoin d’un chiffre spectaculaire pour se justifier : un écart de prix réel et documenté suffit à l’expliquer.

Ce que les données indépendantes invitent à ne pas faire, en revanche, c’est reprendre sans distance les estimations financées pour construire un récit dans lequel la fiscalité du tabac serait un échec total, la contrebande constituerait un marché majoritaire et le réseau des buralistes représenterait le dernier rempart sanitaire face au chaos.

En France comme en Europe, la rentabilité et l’acceptation réglementaire des produits sans combustion représentent un enjeu stratégique majeur face à la baisse constante des volumes de cigarettes traditionnelles, à la contrebande et aux hausses de taxes mais également à la percée du vapotage comme outil de réduction des risques majeur pour les adultes.

Le rapport des bénéfices nets de Philip Morris International au premier semestre 2026

Au-delà des clivages de santé publique, la ventilation mérite d’être examinée à la lumière du rapport de Philip Morris International consacré au premier semestre 2026. Le groupe annonce que les produits sans combustion représentent 42 % de son activité. Dans ce contexte, la question de l’interdiction des sachets de nicotine en France mérite d’être posée au regard de l’évolution de ces différentes catégories.

Tabac chauffé (IQOS) : reste le principal contributeur de la catégorie, avec une hausse de 8 % du volume de livraisons ajusté au premier semestre 2026 à l’échelle mondiale.

Cigarettes électroniques (VEEV) : affiche une forte croissance, avec une progression de 72 % des volumes de livraisons au premier semestre 2026 et de 81 % en Europe. La marque devient la première marque de pods fermés en Europe, avec 21,3 % de part de marché.

Pouches de nicotine / produits oraux (ZYN) : enregistrent une progression de 6 % à l’international au premier semestre, avec un rebond marqué aux États-Unis au deuxième trimestre 2026, où les volumes progressent de 25 % par rapport au premier trimestre, notamment après le lancement de la gamme ZYN ULTRA.