Il y a dans chaque flacon de e-liquide quelque chose de paradoxal : cet objet anodin est en réalité l’aboutissement de décennies d’innovation réglementaire, industrielle et environnementale.
La filière de la vape a longtemps pensé le flacon comme un simple contenant, un accessoire fonctionnel. Mais sous l’effet conjugué de la réglementation et de la montée en puissance du marché, ce petit objet est devenu un enjeu stratégique à part entière : conformité légale, différenciation marketing et responsabilité environnementale.
Ce dossier propose une plongée dans l’univers des flacons de e-liquide : comment sont-ils nés ? Comment ont-ils évolué ? Qui les fabrique ? Quelles contraintes ont façonné leurs formes, leurs matériaux, leurs fermetures ? Et surtout, que faire de ces millions de petits contenants une fois vidés ?
Aux origines : les premiers contenants de l’ère cigalike
Lorsque Hon Lik, pharmacien chinois, dépose en 2003 le brevet de la première cigarette électronique (marque Ruyan), la question du flacon ne se pose pas encore. Les cigalikes fonctionnent avec des cartouches pré-remplies. L’Europe et les États-Unis découvrent ces dispositifs en 2006, les premiers e-liquides étant uniformément à saveurs tabac, dans une logique de substitution fidèle à la cigarette classique.
C’est entre 2008 et 2010 que l’émergence des vape-pens à réservoirs rechargeables crée un nouveau besoin : un liquide vendu séparément, en flacon. Les premiers flacons d’e-liquide font ainsi leur apparition sur le marché. Sans standard établi, les fabricants se tournent vers des flacons compte-gouttes en verre ou en plastique, empruntés à la pharmacie ou à la cosmétique.
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Le verre domine en Europe pour sa neutralité chimique et son image pharmaceutique.
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Le plastique souple s’impose plus vite outre-Atlantique pour sa praticité.
Les formats oscillent entre 10 et 30 ml, avec des fermetures variées : bouchons vissés, compte-gouttes intégrés, embouts silicone, sans aucune norme commune. Cette période est marquée par une certaine anarchie des formats. Le marché est enthousiaste et brouillon, porté par une communauté de passionnés qui bricolent autant qu’ils innovent.
La révolution réglementaire : quand la loi dicte le format
Entre 2011 et 2014, les centres antipoison américains enregistrent une hausse spectaculaire d’appels liés à l’ingestion accidentelle de nicotine liquide par des enfants, une substance mortelle à faible dose pour un nourrisson.
En janvier 2016, le Congrès américain adopte la Child Nicotine Poisoning Prevention Act, signée par le président Obama. Cette loi impose pour la première fois des bouchons de sécurité enfant certifiés (Child Resistant Closures, ou CRC) sur tout flacon de e-liquide contenant de la nicotine vendu aux États-Unis. La norme de référence est la 16 CFR Part 1700, qui établit des protocoles de tests stricts.
C’est un tournant majeur. Du jour au lendemain, des centaines de petits fabricants doivent revoir leurs flacons et s’approvisionner auprès de fournisseurs certifiés. Le marché du packaging de e-liquide prend une nouvelle dimension industrielle.
La TPD européenne : le choc du 10 ml
En Europe, la Directive sur les produits du tabac (TPD), adoptée en 2014 et en vigueur en mai 2016, remodèle durablement le marché. Ses dispositions sont strictes :
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Contenance maximale de 10 ml pour les flacons nicotinés.
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Bouchons inviolables et résistants aux enfants.
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Embout verseur d’au minimum 9 mm (≤ 20 gouttes/minute).
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Flacon protégé contre les fuites.
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Étiquetage spécifique avec avertissement sanitaire couvrant 30 % des faces.
La limitation à 10 ml a un effet immédiat et radical. En quelques mois, des dizaines de millions de petits flacons envahissent le marché européen, remplaçant les formats de 30 à 100 ml. Une aubaine commerciale pour les fabricants d’emballage, mais un défi sans précédent pour l’environnement.
En France, la transposition de la TPD reprend l’essentiel de ces exigences, précisant que les mécanismes de remplissage doivent répondre à la décision d’exécution européenne 2016/586.
L’invention du shortfill : une réponse créative à la contrainte
Puisque la restriction des 10 ml ne porte que sur les liquides avec nicotine, les fabricants commercialisent de grands flacons sans nicotine, partiellement remplis, que le consommateur complète avec un booster de 10 ml : c’est la naissance du shortfill.
Le shortfill type se présente sous forme d’un flacon de 60 ml (contenant 50 ml de liquide) ou de 120 ml (contenant 100 ml). L’espace libre accueille des boosters à 18-20 mg/ml, pour obtenir in fine un liquide à 3 ou 6 mg/ml. Ce système a profondément transformé le marché, imposant de nouvelles exigences : bouchons larges pour les boosters, corps souples pour la pression, et transparence pour visualiser le remplissage. Le marché se segmente désormais entre flacons 10 ml réglementaires et grands formats shortfill.
Les matériaux et l’ergonomie : PET, LDPE, verre et innovation
Aujourd’hui, l’immense majorité des flacons de e-liquide sont fabriqués en plastique :
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Le PET (polyéthylène téréphtalate) : Domine les formats rigides. Léger, transparent, résistant aux chocs et recyclable.
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Le LDPE (polyéthylène basse densité) : Équipe les flacons souples, parfaits pour verser le liquide avec précision.
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Le PEHD (haute densité) : Utilisé pour les bouchons et fermetures CRC, pour sa rigidité.
Le verre a été progressivement marginalisé, représentant aujourd’hui moins de 5 % du marché mondial (souvent réservé aux marques premium pour leur image pharmaceutique et leur protection UV).
L’unicorn bottle : une icône fonctionnelle
L’unicorn bottle, ce flacon souple à embout fin évoquant une corne, est le format le plus reconnaissable de l’industrie. Popularisé par Chubby Gorilla au début des années 2010, il s’est rapidement imposé comme standard mondial. Son design fait l’objet de nombreuses copies, le nom « Chubby Gorilla » étant même souvent utilisé comme terme générique.
Volumes, acteurs et tendances du marché
Le marché mondial des e-liquides était valorisé à environ 2,2 milliards de dollars en 2023, avec un taux de croissance permettant d’atteindre 8 à 8,5 milliards d’ici 2030.
Les grands acteurs du marché
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Chubby Gorilla (États-Unis) : Premier fournisseur mondial, présent dans plus de 100 pays avec ses SmartCaps (sceau inviolable + CRC).
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Frapak Packaging (Pays-Bas) : Fournisseur clé européen (positionnement « Made in Europe »), proposant des gammes PET 10, 20 et 30 ml conformes TPD.
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Ozone (France) : La première offre mondiale de flacons en plastique 100 % recyclé (PCR). La marque finance des opérations de reforestation et sur-compense ses émissions de CO2, séduisant des marques comme D’lice ou Le Vapoteur Breton.
La multiplication des flacons : l’effet TPD en chiffres
Avant 2016, un vapoteur consommait 2 à 3 flacons de 30 ml par mois. Après la TPD, ce même vapoteur utilise entre 6 et 9 flacons de 10 ml. En France, avec plus de 3 millions de vapoteurs réguliers, cela représente plus de 216 millions de flacons par an. À l’échelle européenne, on dépasse le milliard annuel.
Les tendances : vers de plus grands formats
Paradoxalement, alors que la TPD a imposé le 10 ml pour la nicotine, le marché du shortfill pousse vers les grands formats. Les 50 et 100 ml sont désormais les plus courants, voire des 200 à 400 ml pour les amateurs de DIY.
L’évolution du design et du marketing des flacons
L’explosion du marché a fait du flacon un véritable support de marque : travail sur les formes, les couleurs (flacons noirs, fumés) et les finitions (bouchons colorés, étiquettes métallisées).
L’étiquetage : entre obligations et créativité
L’avertissement sanitaire imposé par la TPD (couvrant 30 % des faces) a forcé les marques à repenser leurs packagings. Des studios spécialisés en packaging vape ont émergé pour proposer des solutions conformes mais visuellement percutantes (jeux de contrastes, intégration harmonieuse).
La recyclabilité des flacons : entre théorie et réalité
Sur le papier, le PET et le PEHD sont des plastiques recyclables. Mais la réalité est plus complexe : les résidus nicotinés persistent sur les parois, classant ces flacons comme déchets potentiellement dangereux. Les flacons nicotinés ne peuvent pas être jetés au bac de tri ordinaire et doivent être déposés en déchetterie ou point de collecte spécialisé. Seuls les flacons non nicotinés (bases DIY, arômes) peuvent aller au tri sélectif.
Des initiatives sectorielles
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CigaretteElec.fr : Propose un bon d’achat pour le retour de flacons vides traités par un partenaire spécialisé.
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Swoke ou D’LICE : Communiquent sur l’utilisation de plastique PET 100 % recyclé.
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Ozone : Fabrique des flacons PCR (Post-Consumer Recycled) issus du recyclage post-consommation, tout en finançant la reforestation.
Les limites structurelles
Absence de filière REP spécifique, méconnaissance des consommateurs (moins de 20% connaissent les règles de tri), logistique complexe… Le recyclage effectif reste un défi majeur.
Perspectives : vers quels flacons demain ?
Les prochaines années s’annoncent décisives. La possibilité d’un packaging neutre pour les e-liquides (inscrite dans le Programme national de lutte contre le tabac 2023-2027) pourrait supprimer la différenciation visuelle. Par ailleurs, la Directive européenne sur les emballages impose des objectifs croissants de recyclabilité.
Innovation et durabilité
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Les plastiques biosourcés (comme le PLA).
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Les flacons rechargeables en magasin (qui se heurtent encore aux obstacles réglementaires).
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L’utilisation massive de matériaux PCR certifiés et la suppression des boîtes en carton secondaires (suremballage).
En conclusion
Le flacon de e-liquide est bien plus qu’un simple contenant. De la cartouche pré-remplie aux shortfills de 200 ml, son parcours illustre la structuration d’une industrie jeune cherchant sa maturité. Le prochain chapitre s’écrira sous le signe de l’écoresponsabilité contrainte. Les acteurs qui anticipent cette transition (comme Ozone) seront mieux armés. Et si le packaging neutre s’impose, la créativité devra se déplacer vers la qualité du liquide et l’innovation du contenant.
Des flacons qui innovent !
Les flacons sont une composante vitale du marché de la vape, et certains acteurs redoublent d’efforts pour innover. Zoom sur deux exemples marquants.
B·Cap : le DIY enfin simplifié
Gaïatrend lance b·cap, un système breveté qui révolutionne la composition d’e-liquide maison. Fini les calculs complexes : une capsule innovante se visse directement sur la bouteille de base jusqu’à un « crack » caractéristique. Propre, précis, sans une goutte à côté.
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Le système : Une base 50/50 de 250 ml, des boosters b·cap (10 ml à 20 mg/ml), et des arômes concentrés en capsule (AlfaDIY, Vaponaute, Granita).
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Le résultat : 230 ml d’e-liquide finalisé sans contact direct avec la nicotine. Un système à mi-chemin entre la praticité du pod et l’économie du DIY. Un accessoire, l’Adapsuleur®, rend même ce système compatible avec les grands formats (70 et 125 ml) existants.
Ozone : le flacon responsable qui fait école
Née de la réflexion d’Aurélien Durand (Swoke) et distribuée par Kemix, Ozone repense les formats pour la praticité et l’écologie. Frustré par les flacons 60 ml limitant le DIY à un seul booster (3 mg/ml max), il lance le premier flacon de 75 ml, puis s’étend jusqu’au 135 ml.
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Écologie au cœur du projet : Flacons fabriqués en matières recyclées (en France), financement de la dépollution des océans et de la reforestation.
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Détail technique : Les versions noires utilisent un pigment sans cobalt, permettant enfin leur intégration dans les filières de recyclage classiques ! Disponibles en plusieurs finitions et compatibles avec de nombreux bouchons colorés, ces contenants Made in France séduisent par leur logique écoresponsable poussée.



