[Portrait] Alain Rousset, président de B’Vape : association de bienfaiteurs

Une guerre intestine oppose souvent bureaux de tabac et « vape indépendante ». Originellement tenue à l’écart des catalogues des fabricants français, une poignée de buralistes s’est regroupée en association, et entend pacifier cette relation tendue.

[Portrait] Alain Rousset, président de B’Vape : association de bienfaiteurs

Buraliste, voilà un métier qu’il revendique avec fierté. Né derrière le comptoir du bar-tabac de ses parents, Auvergnats montés à Paris après la guerre, Alain Rousset incarne la troisième génération de buralistes de sa famille. Et il n’est pas le seul : ils sont trente, oncles et cousins, à avoir tenu un commerce orné d’une carotte rouge. C’est donc naturellement que, face aux difficultés qu’il rencontrait dans le développement de son activité vapologique, il s’est associé à quelques confrères, l’union faisant la force. Ainsi est née B’Vape.

Descendant de bougnats

Après avoir travaillé dans les bars-tabacs essonniens de ses parents jusqu’à leur retraite, Alain Rousset rachète en totalité, en 2011, l’affaire dans laquelle il était suppléant depuis 1998.

Ce bureau de tabac sec, situé dans un centre commercial à Bois-d’Arcy, il en est toujours propriétaire. Aujourd’hui âgé de 51 ans, il fait donc partie des rares descendants de bougnats ayant choisi de perpétuer la tradition. En effet, alors que ceux-ci possédaient presque 90 % des bars-tabacs franciliens dans les années 1980, ce taux n’était plus que de 15 % en 2016. En cause, la pénibilité du métier et, surtout, la baisse de la consommation de tabac en France, qui a rendu l’activité moins profitable et les a conduits vers d’autres secteurs. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Alain Rousset a commencé, il y a bien longtemps, à s’intéresser à la cigarette électronique.

En treize ans, le prix du paquet de cigarettes a plus que doublé (6,70 € en 2013, contre 3,20 € en 2000). Treize augmentations successives, outils déclarés de santé publique pour faire baisser le nombre de fumeurs. Ajoutons à cela le déferlement de cigarettes de contrebande, ou achetées à l’étranger, sur le marché parallèle français. Et le résultat est sans appel : ce sont 300 clients de moins par jour dans le commerce d’Alain Rousset.

À lui seul, l’espace vape, séparé de la zone tabac et décoré avec soin, donne envie de se convertir.

Pionnier de la vape

À la même période, un produit novateur commence à se répandre à travers le monde : la cigarette électronique. Le buraliste voit immédiatement dans cet outil de réduction des risques non seulement un moyen de sauver son commerce, mais aussi de continuer à accompagner ses clients fumeurs, contraints financièrement de rompre avec le tabac.

Le matériel était, à l’époque, rudimentaire, peu fiable et plutôt onéreux. La vape en était à ses balbutiements, et les marques d’e-liquides se faisaient rares, surtout en France. Il commence donc à en commercialiser, en 2013, en créant des partenariats avec certaines marques. Mais ces collaborations seront de courte durée.

L’ostracisation

À cette même époque, les vape shops indépendants ont commencé à fleurir sur tout le territoire, à l’instar des fabricants d’e-liquides. Ceux-ci, farouchement opposés à l’industrie du tabac, se fédèrent et rejettent sans condition les buralistes, les excluant dorénavant de leurs catalogues. Alain Rousset voit donc ses partenaires disparaître de ses rayons, et il doit les remplacer par des marques détenues par des pipiers, comme So Good.

D’emblée, il vit cela comme une injustice, lui qui s’est intéressé à la vape et s’est donné tous les moyens de la conseiller au mieux à sa clientèle. Il ne peut accepter que les meilleurs e-liquides lui soient interdits. En revanche, ce n’est pas le cas du matériel, qu’il peut se procurer par l’intermédiaire de ses centrales d’achat habituelles. Ce matériel a d’ailleurs bien évolué et lui permet, comme à tous les commerçants de la vape, d’enregistrer de très bons résultats auprès de sa clientèle en sevrage. Cela le convainc qu’il doit continuer à se battre.


« Les fumeurs qui viennent aujourd’hui dans nos commerces sont les vapoteurs de demain »


 

S’associer pour exister

En 2016, une marque issue de la « vape indépendante » fait un premier pas vers les bureaux de tabac : Sunny Smoker, propriétaire de la marque Pulp, a lancé la gamme Clark’s à leur intention. Cela a permis d’ouvrir le dialogue et de commencer à réfléchir à la création d’une association de buralistes spécialisés dans la cigarette électronique.

Peu de temps après, Alain Rousset et quelques confrères se rendent, incognito, au Vapexpo qui se tient à Lille. Là-bas, ils nouent des contacts avec des professionnels de la vape et, surtout, décident de se regrouper en association. Ils la nomment « Vapin’s Shop ».

Mais, en 2018, quelques dissonances entre les membres apparaissent : une partie d’entre eux compte la convertir en centrale d’achat, quand l’autre s’y oppose fermement. Ces derniers ne cherchent pas à générer de profits, mais entendent créer un mouvement d’entraide et se professionnaliser afin d’être considérés de la même façon qu’une franchise de « vape shops ». Alain Rousset se lance donc, avec une quinzaine d’homologues partageant la même vision, dans la fondation de B’Vape. Il en est d’ailleurs le président, bénévole comme tous les membres qui la composent.


« Nous mutualisons notre savoir, nos connaissances, nos actions commerciales et nos achats »


En 2019, Alain Rousset a pu profiter du fonds de transformation pour réaménager totalement son point de vente, désormais divisé en différentes zones : tabac, presse, PMU, vape…

Mutualiser et labelliser

Le candidat Macron en avait fait la promesse, il l’a tenue une fois élu : le prix du paquet a atteint la barre des 10 € au début de l’année dernière. Il urgeait donc, pour B’Vape, d’avoir accès aux meilleurs produits du marché avant cette augmentation. Heureusement, leur travail a payé, et certaines marques françaises de la « vape indépendante » ont commencé, doucement mais sûrement, à leur rouvrir les portes. Pulp, Gaïa Trend et D’lice, les partenaires historiques, ont vite été rejoints par LAD, Equid, Lips, Labo Basque puis le Mixologue. E-liquides certifiés Afnor, formats de 10 ml nicotinés, prêts-à-booster de 50 ml, DIY… De quoi, déjà, se constituer une belle gamme de produits pour vapoteurs de tous niveaux, et répondre efficacement aux besoins d’une clientèle en transition.

De quoi, aussi, remettre du baume au cœur à Alain Rousset qui, en 2019, investit dans la réfection de la totalité de son espace de vente. Il profite ainsi du plan de transformation des buralistes pour aménager un « espace vape ». Il n’était pas question de ranger des e-cig parmi les paquets de cigarettes, mais bien de scinder physiquement les deux activités. Le label B’Vape implique cela : l’engagement du buraliste à se former, à transformer, selon son rythme, son commerce afin de pouvoir prendre en charge cette clientèle de vapoteurs distincte de celle qui vient se fournir en cigarettes. On ne vend pas les deux produits de la même façon, la relation client est différente. D’ailleurs, Alain Rousset l’avoue sans peine : il passe désormais presque tout son temps derrière le comptoir de l’espace vape, plus propice à l’échange. Sur ses huit employés, trois ont été formés à la vente-conseil de cigarettes électroniques, et le planning est fait de telle sorte que l’un d’entre eux est toujours présent en boutique.


« On n’est pas là pour vendre un liquide ou une e-cigarette comme on vend un paquet de cigarettes »


L’heure de la réconciliation

Ayant ainsi réussi à gagner ses premières lettres de noblesse, B’Vape séduit de plus en plus d’acteurs du secteur. Côté grossistes, après la fermeture de Monavape, LVP et Joshnoa ont accepté d‘ouvrir leur catalogue au réseau. Dernièrement, KLMS Pro les a imités. D’autres fabricants d’e-liquides aussi, et non des moins exigeants : Levest, Curieux, Savourea et VDLV. Concernant ce dernier, il a fixé des conditions à son accès : le buraliste doit visiter l’usine, y suivre une formation et posséder un espace vape distinct.

Ce dernier point n’est en effet pas une obligation pour faire partie du label. Chaque buraliste reste indépendant, et B’Vape se tient à ses côtés pour l’assister, dans l’achat des produits – au meilleur prix – qu’il a choisis pour composer sa gamme, dans le processus de transformation du point de vente, dans la formation de son équipe… Si l’association est résolument anticlivage, et ne voit pas dans les « vape shops » des ennemis, elle est plus sceptique quant aux sites de vente en ligne et aux grandes surfaces, qui n’accompagnent pas les clients à 100 % comme peuvent le faire les boutiques physiques spécialisées. Car c’est là le leitmotiv de B’Vape : l’accompagnement du client vers le sevrage tabagique.

Un maillage cohérent

Alors qu’elle comptait une petite quinzaine de buralistes lors de sa création, B’Vape en regroupe aujourd’hui une soixantaine, situés dans des grandes villes comme dans des petits bourgs, boutiques indépendantes ou en centre commercial. Ce qui importe pour rejoindre les rangs du réseau est le partage de la vision du métier. Il ne s’agit pas de recruter le plus de bureaux de tabac possible, au contraire : au nombre de 23 500 sur l’ensemble du territoire, il serait alors ingérable, pour B’Vape, de remplir ses missions de mutualisation et d’accompagnement à la transformation. Le but est aussi de préserver un équilibre entre le potentiel du réseau et le nombre de fournisseurs prêts à travailler avec lui. Dans l’idéal, l’ambition de l’association est d’avoir une représentativité sur toute la France, avec un ou deux points de vente par département.

CBD friendly

Dernier sujet d’actualité dans le monde de la vape et des buralistes : le CBD. Dans ce domaine, la législation évolue au rythme des procès et des arrêts. Dernièrement, c’est le Conseil d’État qui s’est prononcé en faveur du rétablissement de la vente de fleurs. En clair, il a été statué qu’il était interdit de l’interdire, comme dans toute la Communauté européenne. Alain Rousset peut ainsi continuer à proposer à sa clientèle des produits à base de cannabinoïdes : sommités florales, huiles sublinguales, crèmes topiques, bonbons… Et la logique reste la même qu’avec la vape : vendre des produits de qualité et délivrer des conseils adaptés au consommateur. À l’échelle de B’Vape, là aussi, le modèle de mutualisation des moyens est proposé aux membres qui souhaitent se lancer dans les cannabinoïdes. Si certains sont encore réfractaires, le président espère que tout le monde va s‘y mettre, car ces produits ont toute leur place dans les rayons des bureaux de tabac, premier commerce de proximité en France.


B’Vape.fr