Entretien : Tanguy Gréard, co-fondateur du Petit Vapoteur

Fin septembre, nous avons pris la route de Cherbourg pour découvrir les locaux du Petit Vapoteur, à l’occasion des 15 ans du site de vente en ligne de vape le plus emblématique de France - Tanguy Gréard, co-fondateur du Petit Vapoteur

Entretien : Tanguy Gréard, co-fondateur du Petit Vapoteur

Cette visite nous a permis de mesurer l’ampleur du chemin parcouru par l’entreprise, devenue en quelques années le leader européen de son secteur. L’ambiance était festive, empreinte de fierté et d’optimisme : tout semblait indiquer que l’avenir s’annonçait radieux. Mais ce ciel limpide allait bientôt se couvrir. Quelques semaines plus tard, l’annonce de l’article 23 du PLF est venue assombrir l’horizon, soulevant de lourdes inquiétudes pour l’ensemble du marché. Anticipant ces bouleversements, nous avons de nouveau échangé avec Tanguy Gréard, cofondateur du Petit Vapoteur, afin de recueillir son analyse sur une loi qui pourrait peser lourdement sur l’activité de son entreprise et, plus largement, sur l’avenir de la vape indépendante en France. Mais retour sur notre visite.

C’est donc en 2010, à Cherbourg, qu’une petite aventure démarrait : aider les fumeurs à tourner la page du tabac. Ce projet, baptisé Le Petit Vapoteur, allait grandir bien au-delà des espérances de ses fondateurs Tanguy Gréard et Olivier Drean. D’abord un site internet, puis une première boutique en 2014, et bientôt un réseau qui allait s’étendre sur tout le territoire. Aujourd’hui, plus de 100 magasins, 3 millions de clients et 550 salariés témoignent de cette success story made in Normandie.

Chaque étape a marqué une transformation : l’ouverture d’un entrepôt de 3000 m2, la création de la première cigarette électronique maison, puis l’intégration d’une unité de production d’e-liquide et d’un laboratoire au siège. En 2021, l’entreprise devient omnicanale avec le lancement d’une activité de grossiste (BtoB), et en 2023, elle franchit un cap symbolique en devenant société à mission, inscrivant son engagement social et environnemental dans son ADN.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le Petit Vapoteur s’est aussi fait militant : avec les Black Fairdays, il reprend le concept du Black Friday pour reverser plus de 2,8 millions d’euros à des associations. Ses boutiques, implantées à 78 % en centre-ville, participent à la redynamisation des territoires et à la proximité avec les fumeurs. Aujourd’hui, l’ambition est claire : 200 boutiques d’ici 2028, un développement à l’international, notamment au Royaume-Uni, et toujours la même mission : accompagner les 12 millions de fumeurs français vers une vie sans tabac.

L’histoire du Petit Vapoteur est celle d’une entreprise qui a grandi sans jamais perdre de vue son but : être à l’avant-garde d’une première génération sans tabac. Enfin, c’est aussi une entreprise profondément humaine que nous avons découverte au travers de nos échanges et de notre visite. Comme le rappelle Tanguy Gréard : « Nous avions travaillé en entreprise avant, et nous savions ce que nous voulions – et ce que nous ne voulions pas – pour la nôtre. » Résultat : chez Le Petit Vapoteur, même le salaire le plus bas est supérieur au Smic. Cette volonté de « faire bien » s’incarne dans une multitude de petits choix quotidiens. Ainsi, pour préparer les commandes, l’entreprise a préféré des chariots en bois réalisés par un artisan local, plutôt que des tables métalliques importées de l’autre bout du monde. Une décision qui illustre parfaitement sa démarche : s’ancrer dans l’économie régionale et privilégier le sens et la responsabilité, plutôt que de se limiter à une logique purement économique.

L’article 23 du nouveau projet de loi de finances s’annonce comme un véritable séisme pour le monde de la vape, avec notamment, dans votre cas, une possible interdiction de la vente en ligne. Comment le vivez-vous chez Le Petit Vapoteur ?

Globalement, je dirais que nous restons combatifs. Nous sommes mobilisés et faisons tout ce qui est nécessaire pour faire entendre notre voix. À cette fin, nous avons fait déposer, par l’intermédiaire du député de notre circonscription, Anna Pic, un amendement dont nous ne connaissons pas encore le destin. Par ailleurs, nous bénéficions du soutien des sénateurs de la Manche, Sébastien Fagnen (PS) et David Margueritte (LR), ainsi que de celui du président de la région Normandie, Hervé Morin (NC).

Nous sommes d’ailleurs un peu plus confiants quant aux discussions au sein de la seconde chambre, car les débats au Sénat se déroulent sans la présence de journalistes et sont généralement beaucoup plus apaisés qu’à l’Assemblée nationale. Si jamais l’article 23 était voté tel quel il sera toujours possible pour le Sénat de renvoyer intégralement ou partiellement devant le Parlement.

S’il était adopté en l’état, quel serait l’impact de ce projet de loi sur l’activité du Petit Vapoteur ?

L’arrêt de la vente en ligne aurait un impact immédiat : il entraînerait le licenciement de 250 à 300 employés, principalement affectés à la préparation des commandes. Mais les conséquences ne s’arrêteraient pas là. Elles toucheraient également certains de nos partenaires, comme notre fournisseur de cartons d’emballage ou encore une société chargée de la mise en boîte de certains de nos produits, qui emploie des personnes en situation de handicap.

Par ailleurs, puisque la vente en ligne représente 70 à 80 % de notre chiffre d’affaires, nous perdrions une grande partie de notre capacité de négociation avec nos fournisseurs. Cela pourrait se traduire par une hausse des prix pour le consommateur final ou l’abandon de certaines références. Enfin, la viabilité de plusieurs de nos boutiques pourrait elle aussi être compromise.

Quelles alternatives ou solutions envisagez-vous pour maintenir l’ensemble ou une partie de votre activité ?

Pour le moment, ce que l’on sait avec certitude, c’est que nous resterons dans le combat. Nous sommes convaincus qu’il existe encore des moyens de nous battre pour faire entendre notre voix. Nous nous préparons à intensifier notre communication médiatique et avons d’ailleurs décidé de faire appel à notre propre agence de communication.

Si la mesure venait à être adoptée, son application serait envisagée entre juin 2026 et janvier 2027, ce qui nous laisse encore un peu de temps. Enfin, même si la loi est votée, il faudra encore qu’un décret d’application soit publié. Or, des lois votées mais jamais appliquées, il y en a beaucoup…

Comment vos salariés vivent ils cette période d’incertitude ?

Comme je le disais, ils restent combatifs, tout en étant sidérés par la possibilité que cette loi soit adoptée. Pour l’instant, cela leur semble inconcevable et, comme nous, ils sont persuadés que le bon sens finira par l’emporter.

Il est difficile de ne pas penser à l’exemple de l’alcool, qui ne subit pas de telles contraintes et que l’on peut très facilement acheter en ligne, alors que ses ravages et sa nocivité sont connus depuis longtemps. Les décideurs, eux, restent convaincus de l’existence d’un prétendu « effet passerelle », pourtant maintes fois démenti, et du risque de voir émerger une nouvelle génération de jeunes fumeurs via la cigarette électronique.

Sur ce point, nous sommes prêts à mettre en place des solutions permettant de vérifier l’âge de nos clients, à l’image de ce qui existe déjà pour les sites destinés aux adultes. Si nous ne l’avons pas fait jusqu’à présent, c’est parce qu’il existe une multitude de dispositifs, sans qu’aucun ne soit réellement standardisé. L’Europe travaille actuellement sur une solution harmonisée, que nous serons ravis d’adopter dès qu’elle sera disponible.

Vous avez lancé une mobilisation nationale avec la FIVAPE et une pétition qui a déjà recueilli près de 200 000 signatures au moment où nous écrivons ces lignes. Quels retours avez-vous reçus des pouvoirs publics jusqu’ici ?

Pour l’instant, aucun, si ce n’est les soutiens politiques que nous avons évoqués plus haut. L’Assemblée nationale a pris du retard et s’est surtout concentrée sur les sujets de la taxe Zucman, de la réforme des retraites et du budget de la Sécurité sociale. Les débats concernant l’article 23 devraient reprendre au moment où nous parlons.

Au-delà de votre entreprise, quels risques identifiez-vous pour l’ensemble de la filière vape en France et ses 20 000 emplois ?

Pour l’instant, nous n’avons pas toutes les cartes en main pour nous prononcer. Il est notamment question d’un agrément pour les boutiques physiques, mais tout cela reste très flou et nous ne savons pas encore ce que cela impliquera. Faudra-t-il fermer les shops situés trop près d’une école, trop proches d’un bureau de tabac, ou encore ceux installés dans des centres commerciaux ? Difficile d’y voir clair pour le moment.

Certains affirment que cette mesure assimile la vape au tabac. Quelle est votre réponse à cette assimilation et quelles conséquences sanitaires craignez-vous pour les 4 millions de vapoteurs français ?

On ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’une volonté de placer la vape entre les mains de Big Tobacco. Cela aurait un impact réel pour le consommateur, avec notamment une diminution du nombre de références, une perte de diversité des produits et un basculement vers des gammes simplifiées et homogènes, telles que celles proposées depuis des années par les cigarettiers.

Par ailleurs, la France compte 36 000 communes, et toutes ne disposent pas d’un vape shop. Dans ces zones, la vente en ligne constitue une solution indispensable pour permettre aux consommateurs d’accéder à des produits de qualité. Sans elle, une partie des vapoteurs se retrouverait privée de choix et d’alternatives, avec des conséquences sanitaires évidentes.

Dans un autre registre, votre société est connue pour ses actions caritatives, comme l’opération Black Fairday qui a redistribué plus d’un million d’euros. Craignez-vous que ces initiatives disparaissent avec la fragilisation de votre modèle économique ?

Pour cette année, cela ne changera rien puisque nous nous sommes déjà engagés auprès des différentes associations caritatives. Mais, à l’avenir, si l’on nous retire la possibilité de vendre en ligne, nous serons contraints, à contre-cœur, de réduire ce type de dotations.

Avez-vous un mot pour ceux qui se réjouissent de l’interdiction de la vente en ligne et en particulier celle du Petit Vapoteur ?

Forcément, nous sommes une vitrine, et, de fait, l’un des acteurs les plus faciles à faire disparaître : il suffit d’appuyer sur un bouton pour que notre site ne soit plus en ligne. Cependant, je pense que les shops qui se réjouissent à l’idée de notre fermeture doivent prendre conscience que si le législateur emprunte cette voie, ce ne sera qu’un début. Une fois la vente en ligne supprimée, les prochains sur la liste seront inévitablement les boutiques physiques. L’article 23 fait rentrer la vape dans le giron des produits du tabac, ce qui pourra justifier un durcissement progressif des mesures qui l’encadrent (taxation, emballage neutre, interdiction des arômes, etc.)

Enfin, quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs politiques et aux citoyens pour défendre la vape indépendante française ?

L’ennemi numéro un, c’est le tabac. La vape, elle, sauve des vies. Depuis 15 ans, nous avons permis à près de 4 millions de fumeurs de tourner le dos à la cigarette. Nous sommes un allié de la santé publique, pas une menace. Assimiler la vape au tabac, c’est commettre une erreur historique qui coûtera des vies.

Nous ne demandons pas de privilèges, mais la reconnaissance de notre rôle. En cette période où la France a besoin de dynamisme, nous créons des emplois, nous investissons massivement, nous payons nos impôts. Nous sommes une force économique et sociale, en plus d’être une solution sanitaire.

Aux décideurs, nous disons : ne vous trompez pas de combat. Chaque mesure qui fragilise la vape indépendante renforce le tabac et ses géants. Aux citoyens, nous rappelons que défendre la vape, c’est défendre la liberté de choisir une alternative moins nocive, c’est défendre la santé de millions de Français.

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